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Massacres du 8 mai 1945 : deux récits de témoins

 
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Noureddine
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MessagePosté le: 21.01.11 18:50    Sujet du message: Massacres du 8 mai 1945 : deux récits de témoins

Pour revisiter les massacres du 8 Mai 1945 en Algérie, deux récits vivants de témoins directs, AÏssa Cheraga et Lahcène Bekhouche. 

 
Que peut-il rester, cinquante-neuf ans après, des événements du mardi 8 Mai 1945 ? À Sétif et à Kherrata, il subsiste des lambeaux de mémoire, des rares survivants... et des lieux témoins de cette ignoble boucherie. Des témoins, acteurs et rescapés d’une barbarie, d’une boucherie que l’Histoire n’a jamais assez condamnée. Que les auteurs n’ont jamais vraiment reconnues (“Un crime est resté impuni”, lit-on dans les statuts de la fondation présidée par Bachir Boumaza). 
Retour sur l’une des nombreuses pages noires du colonialisme, à travers deux récits vivants et émouvants. L’un est de Aïssa Cheraga, le jeune homme qui porta le “drapeau algérien” ce jour-là, l’autre de Lahcène Bekhouche, condamné à mort à Kherrata, au lendemain des émeutes. Le “8 Mai 1945” a commencé de la mosquée de la gare, à Sétif. Il a pris fin, près de huit jours plus tard, avec la fin de la répression féroce de l’armée coloniale. Aujourd’hui, des stèles commémoratives, érigées dans divers espaces des villes et des régions touchées, notamment à Sétif, Guelma et Kherrata, rappellent à la postérité l’horreur vécue. Elles rappellent aussi combien ces événements ont influé sur la suite de l’occupation française, comment ils ont pesé dans la prise de conscience d’une indispensable révolte armée ; pour nombre d’historiens d’ailleurs, ils ont carrément précipité le recours, par le mouvement nationaliste, à l’insurrection ; ils seraient donc tout simplement le prélude à la guerre de libération, déclenchée neuf ans plus tard par le FLN. Le 8 Mai 1945 a peut-être servi, dans la conjoncture de l’époque, de détonateur : il a montré aux Algériens que, s’ils voulaient avoir leur propre drapeau, leur liberté et leur dignité d’êtres humains, ils ne pouvaient qu’envisager un affrontement direct et violent avec cet occupant qui ne s’est guère gêné, à la première occasion, de tirer sur les foules, d’incendier des maisons, de décimer des familles, d’égorger des hommes et de faire exploser la tête d’enfants. Il leur a montrés le chemin de la libération et la voie de la détermination. 
En 1945, Aïssa Cheraga était vendeur au marché hebdomadaire de Sétif, une ville qui devait sa relative réputation à la célèbre “Fontaine de l’encens”, bâtie en 1898 par un colon. Rebaptisée Aïn Fouara, la fontaine met en valeur une nymphe tenant dans chacune de ses deux mains une amphore, “celui qui boira de son eau y reviendra forcément”, assure la légende. Le jeune Aïssa, un gaillard de vingt-cinq ans, gagne sa vie à la force des jarrets. “C’était une année de disette, se souvient-il, les récoltes étaient bien maigres. Les gens se nourrissaient de fèves, et ils en remerciaient Dieu pour cela !”. Le 7 mai, il est avisé qu’une manifestation pacifique allait se tenir le lendemain dans les rues de la ville. L’avis tenait lieu de convocation. Pourquoi une manifestation le 8 mai ? Parce que l’Allemagne nazie devait capituler - ce qu’elle fit -, il fallait bien participer à la célébration d’une victoire à laquelle les “musulmans” et les “indigènes” ont pris part, n’étaient-ils pas aux côtes des soldats français sur le front d’Italie ? D’ailleurs, une année auparavant, le gouvernement français avait décidé de d’octroyer la citoyenneté à près de 70 000 musulmans, sur un ensemble de huit millions - alors que les Européens étaient un peu plus d’un million. 
À Kherrata, une localité paisible, à mi-chemin entre deux grands pôles urbains, Sétif et Béjaïa, personne ne se doutait de rien. La rumeur était gardée au secret. “Il faisait beau, beau comme en ce début de mai 2004”, évoque Lahcène Bekhouche, scout parmi les scouts. Kherrata, une ville cernée par les collines, des collines rocheuses, qui lui garantissent la pureté de l’air, la bonté du cœur. Sa relative renommée, elle l’a doit à ses gorges, ses merveilleuses gorges qui la relient aux autres contrées de Kabylie. Lahcène Bekhouche, un garçon actif de vingt ans, avait déjà connu la prison pour avoir distribué des tracts, en réalité des formulaires destinés à récolter des fonds d’aide aux scouts. 
Aïssa Cheraga se tient fin prêt. Une surprise l’attend le lendemain, il est, en effet, désigné pour porter ce qui était considéré comme le “drapeau algérien”. “Ils ont jeté leur dévolu sur moi pour une raison bien simple : j’étais le plus grand parmi la foule.” Une question de taille qui l’extirpera à jamais du lot des anonymes et le propulsera d’abord au peloton de la manifestation, ensuite au-devant de l’histoire. La foule “démarre de la mosquée de la gare aux environs de 10h”. Au premier rang, détail trop important, étaient les écoliers et les scouts. Les “organisateurs” voulaient une marche pacifique. Aussi enjoignirent-ils aux participants de laisser à la maison tout objet susceptible d’encourager la dérive. Le mardi 8 Mai 1945 est jour de marché à Sétif. “Tout pouvant être pris pour une arme blanche, fût-elle un minuscule couteau, était interdit. Si nous voulions une manifestation violente, nous n’aurions pas placé les écoliers et les scouts en tête”, explique Aïssa Cheraga, désormais en retrait dans la périphérique cité Avenir de la capitale des Hauts-Plateaux. La foule, dense mais disciplinée, longe la rue Constantine, qui portera à l’indépendance le nom évocateur des événements, et progresse dans le calme. Arrivée au niveau du Café de France, sis au bas d’un hôtel de même nom, elle marque un arrêt. “Quatre policiers en faction se tenaient devant nous”, indique le vieux Aïssa. À la vue des manifestants, des Européens s’y précipitèrent. Ils sont furieux parce qu’un drapeau étrange, vert et blanc, s’est mêlé aux étendards arborés (français, américain, britannique et soviétique), ceux des Alliés victorieux de l’Allemagne nazie. Furieux aussi parce qu’une banderole, sur les deux brandies, suggérait une “hérésie” : “Algérie libre” ! L’autre demandait la libération de Messali Hadj, figure de proue du mouvement nationaliste. 
Fondateur du Parti du peuple algérien (PPA) Messali avait bien appelé, en compagnie de Ferhat Abbas, futur premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) à profiter de la célébration de la capitulation allemande pour revendiquer l’indépendance du pays, par le biais d’un... drapeau. Il avait été arrêté quelques années plus tôt, interné au Sud avant d’être transféré au Gabon, ce qui fit naître chez les nationalistes un sentiment d’exaspération. Début mai 1945, les militants du PPA organisèrent une marche grandiose à Alger. Au moment où les Européens attablés au Café de France se précipitent sur la foule, un garçon effronté, par souci de le sauvegarder, se saisit du “drapeau algérien” et se met à courir devant. Un des policiers ouvre le feu et le tue sur le coup. “Bouzid Saâl, (le nom du garçon, ndlr) m’a subitement pris le drapeau des mains avant de s’éloigner, on lui a tiré dessus”, raconte, encore ému, Aïssa Cheraga. S’en suit bien sûr une répression dans les rues et les quartiers de la ville. Pendant une semaine, l’armée française, renforcée par des avions et des chars, se déchaîne sur les populations et tue sans distinction. Lorsque le bus la reliant à Sétif parvient à Kherrata, Lahcène Bekhouche remarqua qu’il porte des traces de balles en de nombreux endroits. Un certain Bouhaoui propage l’information. 
Des villages affluèrent les hommes et se mirent à incendier des édifices publics. “Moi-même j’ai mis le feu à la poste et à la justice”, s’enorgueillit Bekhouche, dont la silhouette ne passe jamais inaperçue à Kherrata. “Lorsque les chars ont commencé à semer la mort, nous nous sommes enfuis dans la montagne. Deux jours plus tard, nous étions de retour, à la faveur d’une prétendue promesse d’indépendance du général de Gaulle”, témoigne-t-il. Rassemblés dans la cour de la caserne, les hommes entendirent le caïd prononcer des condamnations à mort contre 45 d’entre eux, dont Bekhouche. Ces derniers subirent les pires sévices. Lahcène a la mémoire tourmentée. Il n’a rien oublié de ce bitume brûlant sur lequel il était couché dans cette caserne, rien oublié des visages livides de ses copains de cellule qu’on emmène pour être achevés dans la montagne, rien oublié du chef des scouts, le Dr Hanous, liquidé en même temps que ses deux rejetons, rien oublié de la mine effarouchée de ces femmes qui ont dû accoucher sous les ponts de Kherrata, rien oublié de ces oueds qui puaient la pestilence des cadavres et que les colons arrosaient de sable, rien oublié de ses quatre amis exécutés, ni de cet adjudant de Blida qui lui a sauvé la vie en le transférant à Sétif, ni de Bachir Ibrahimi et du Dr Saâdane rencontrés à la prison de Constantine, ni de ce fameux Bendjelloun qui a pu lui obtenir une commutation de peine (de condamné à mort à condamnation à perpétuité). Finalement, Lahcène Bekhouche restera à la prison de Maison-Carrée (El-Harrach) jusqu’à l’indépendance du pays, le 5 juillet 1962. Cinquante-neuf ans après, demeure ainsi l’effort de mémoire de ces hommes. Demeure également l’appel de ces militants, comme Abdelhamid Slakdji, président de la fondation du 8-Mai-1945 à Sétif, à la reconnaissance. C’est le moindre des mérites. 

 
Source : Liberté 

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