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Le plaidoyer de l’« esclavagiste », MONTESQUIEU

 
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Noureddine
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MessagePosté le: 06.01.11 22:15    Sujet du message: Le plaidoyer de l’« esclavagiste », MONTESQUIEU

Objet d’étude : 
- Convaincre, persuader, délibérer : l’essai, l’apologue, le dialogue. 
- Etude d’un mouvement littéraire et culturel : la philosophie des Lumières. 
  
Question de l’examinateur Comment déjouer le censure quand on affirme les idéaux des Lumières si contraires au fondement de l’ancien régime ? 
  
Le texte objet de l’analyse : 

 
Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :  
Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. 
Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. 
Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. 
On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir. 
Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée. 
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains. 
Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence. 
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. 
De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? 
Montesquieu, De l'Esprit des Lois, Livre XV, chapitre 5 (1748) 
  
Introduction 
        Extrait connu du non moins connu « Esprit des lois », de l’esclavage des nègres à su sans doute inspiré Voltaire pour le chapitre XIX de Candide. Pour combattre l’esclavage des nègres, Montesquieu emploie le procédé de l’ironie : il feint de parler en partisan de l’esclavage, mais les arguments qu’il apporte sont ridicules, absurdes et odieux. La thèse esclavagiste s’en trouve absolument déconsidérée, et cette méthode indirecte se révèle donc plus efficace, qu’un plaidoyer ému en faveur des nègres. D’ailleurs, sous la froideur affectée de l’ironie, il st aisé de discerner les véritables sentiments de l’auteur : sa généreuse indignation est sensible dès le début. D’abord contenu, elle éclate à la fin du chapitre. 
        Pour étudier les moyens de contestation utilisés par l’essayiste, nous allons adopter le plan suivant : 
1.       L’essayiste dans la peau de l’esclavagiste. Le plaidoyer de l’esclavagiste sert le réquisitoire du philosophe. 
2.       L’art du pamphlet : le arguments des esclavagistes se réfutent eux-même. 

 
Développement : 
        
1.   L’essayiste dans la peau de l’esclavagiste : 
        Pour voir plus clair, identifions les thèses en présence dans la 
première phrase « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voilà ce que je dirais ». 
        En réalité, qui parle ? Le pronom personnel « je » renvoie à l’auteur de l’Essai « Esprit des Lois », Montesquieu. L’emploi du conditionnel (« si j’avais (…), voici ce que je dirais ») et la confusion grammaticale des deux valeurs du conditionnel présent, entre le potentiel destiné à l’adversaire et l’irréel du présent à l’intention du lecteur, met à distance la thèse de l’esclavagisme, le plaidoyer de l’esclavagiste constituera en fait le réquisitoire du philosophe contre l’esclavagisme. 
        L’ensemble du chapitre apparaît donc comme ironique ; il correspond exactement à la définition de l’énoncé « ironique » qui est une forme d’expression consistant à feindre e’approuver les opinions d’un adversaire pour mieux montrer l’ineptie ou la cruauté de ses thèses. Arme offensive, l’ironie vise à se moquer des thèses et arguments que l’on désire réfuter. Simulant de valoriser ce discours, elle exprime en fait un jugement dévalorisant. 
        Cependant, si la juxtaposition des mots « droits » et « esclaves » fait éclater l’absurdité de l’abus de pouvoir dans une forme d’humour à froid qui frôle le cynisme, l’emploi du pronom personnel « nous » qui renvoie autant à Montesquieu, qu’à l’esclavagiste et aux groupes sociaux qu’ils représentent (Montesquieu fréquente à Bordeaux des armateurs mêlés au commerce triangulaire), ainsi qu’à, la communauté des lecteurs de l’Esprit des lois, associé à l’emploi du passé composé (« avons eu ») renvoyant à une situation historique qui a toujours des conséquences sur le présent, révèlent que Montesquieu ne refuse pas toute responsabilité dans l’état de fait qu’il veut dénoncer. 
  
Comment Montesquieu va-t-il soutenir la pseudo thèse de l’esclavagiste ? 
  
        Les arguments de l’esclavagiste peuvent être regroupés ainsi : 
- Arguments historiques et économique (paragraphes 2 e 3 : « Les peuples de l’Europe  (…) par des esclaves »). 
  
-  Quatre arguments d’ordre racial (paragraphes 4 à 8 : « Ceux dont il s’agit (…) d’une si grande conséquence » : il s’agit de la mise en évidence de préjugés que maintiennent la religion, l’absence de pensée relativiste approfondie, des traditions périmées et le manque de recul qu’entraîne le respect démesuré pour les civilisations antiques. 
  
- Argument religieux (paragraphe 9 : « il est impossible (…) nous- mêmes chrétiens ») 
  
- Argument politique (respect de la sagesse politique des princes, dernier paragraphe) 
  
        On peut se demander pourquoi Montesquieu a jugé bon de juxtaposer ces petits paragraphes invasifs ? 
        La juxtaposition de paragraphes courts permet de mettre sur le même plan des arguments soutenus véritablement par des esclavagistes (économique) et des arguments grotesques et absurdes qui déconsidèrent les premiers.  L’absence de lien renforce encore le sentiment d‘incohérence mentale que donne cet exposé justificateur. 
  
        Ainsi grâce à son art, Montesquieu conduit le lecteur du constat à l’indignation. 
  
  
2. L’art du pamphlet ou comment les arguments des esclavagistes se réfutent d’eux-mêmes : 
  
a) Appréciation des argument historiques et économiques : (§2 et 3) 
        « -Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. » 
        « -Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves » 
L’argument de l’esclavagiste comporte une forme logique : le complément circonstanciel de cause « Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique », entraîne l’expression de la conséquence : « ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique », complété par la justification que représente la mention du but : « pour s’en servir  à défricher tant de terres », 
l’emploi du verbe « devoir » évoquant une nécessité inéluctable. En réalité, le commerce triangulaire (mention des trois étapes de ce commerce à travers les noms des trois continents), se trouve justifié par un génocide (emploi du verbe « exterminé »). La critique va plus loin  encore, car c’est la civilisation elle- même qui se trouve prise à parti : pas d’extermination des peuples d’Afrique si l’on n’avait désiré « défricher tant de terres ». L’emploi du verbe « devoir » comporte en réalité une connotation ironique et antiphrastique : les Européens n’avaient qu’à ne pas faire le vide en Amérique, à travailler eux- mêmes ou à y employer des ouvriers. L’emploi du verbe « s’en servir » résulte aussi d’un emploi ironique : renvoyant à l’étymologie « servus » qui signifie « esclave » en latin, il révèle que les esclaves ne sont considérés que comme les outils d’un système économique destiné à créer davantage de richesses au profit des mêmes. En revanche grâce au parallélisme « les peuples d’Europe (…) ceux de l’Amérique (…) ceux de l’Afrique (…) », Montesquieu semble rétablir cette égalité des peuples, nuée par l’esclavagisme. 
  
        L’argument économique suivant (« le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves ») consiste à mettre en avant le service public rendu par les esclavagistes qui maintiennent ainsi un cours de sucre  suffisamment bas : la subordonnée de condition met en évidence la nécessité de l’esclavage. L’argument est en réalité détruit par la disproportion entre celui sui paie le sucre de sa liberté et celui qui en profite : le scandale est rendu plus éclatant par la position des termes « sucre » et « esclaves » aux deux extrémités de la phrase, mais surtout par la construction inattendue des verbes « travailler » et « produire » : ce ne sont pas « les esclaves » qui sont le sujet verbal mais « la plante » , les « esclaves » ne sont que complément d’agent, autrement dit, moyens et outils, non pas acteurs de la production de sucre. 
        La dévalorisation de l’argument dénonce ainsi l’hypocrisie des exploitants qui ne disent pas qu’il s’agit surtout de maintenir pour eux de confortables bénéfices, ainsi que le mépris dans lequel ils tiennent les esclaves, pourtant nécessaires à leur profit, ainsi qu’au confort t au luxe de l’élite européenne. 
  
Les quatre arguments d’ordre racial : 
        Le premier des arguments d’ordre racial (« Ceux dont il s’agit sont noir depuis les pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les  plaindre ») mais aucune logique véritable n’existe entre l’argument de la couleur, le nez épaté et le fait d’être réduit en esclavage (c’est, en langage moderne, le délit de sale gueule). Les deux préjugés trahissent surtout la peur de l’autre et la différence, autant que le désir de vouloir annuler l’autre ; on croirait entendre aussi l’esprit cruel et féroce de certaines conversations de salons. L’ethnocentrisme (tendance à privilégier le groupe social auquel on appartient et à en faire le seul modèle de référence) des Européens et leur étroitesse d’esprit éclatant. Comment s’apitoyer sur celui en lequel on ne se reconnaît pas ? La tournure déictique « ceux dont il s’agit » est à prendre aux deux niveaux de l’énonciation : elle exprime le mépris de l’esclavagiste pour les nègres, et si l’on veut bien entendre la voix de Montesquieu, elle laisse sou- entendre que l’esclavage des nègres n’est qu’un esclavage parmi tant d’autres et qu’il faut étendre la dénonciation. La présence de l’adverbe « presque » fait éclater toute l’ironie de Montesquieu : si l’on veut bien entendre l’esclavagiste, il s’agit d’une concession, si l’on entend Montesquieu, il s’agit d’une litote (expression qui consiste à dire moins pour faire entendre plus => Va, je ne te hais pas = je t’aime) qu suggère au contraire toute l’horreur pathétique de la situation e l’esclave. 
Le paragraphe suivant (« On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir… ») développe la première partie de l’argument précédent : celui de la couleur. L’emploi du pronom indéfini « on » convoque toute la communauté des lecteurs et fait partie de l’argument des esclavagistes, comme si ceux- ci se rangeaient derrière elle comme derrière un argument d’autorité. En fait, il ne fait que dénoncer un préjugé. On se demandait à l’époque d’où pouvait venir la couleur des Noirs et la question avait été à l’ordre du jour de l’Académie de Bordeaux dont Montesquieu était membre. Certains l’interprétaient selon une symbolique orale et religieuse des couleurs : le  fils maudit de Noé, Cham, porteur de la malédiction divine, aurait engendré la race noire. En conséquence, le blanc renvoyait à la pureté et à la foi, contrairement au noir qui écornait le démon et l’enfer. L’argument religieux est déconstruit par l’ironie de Montesquieu qui, en multipliant les adverbes d’intensité (« un être très sage », « un corps tout noir ») révèle la naïveté des esclavagistes. L’ironie éclate aussi dans l’ajout : « surtout une âme bonne ». Alla soukligne le cynisme des esclavagistes qui se moquent bien de savoir que les nègres ont une âme et qu’ils puissent souffrir. 
  
        Le troisième argument (‘il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité,  que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les Noirs du rapport qu’ils avec nous d’une façon plus marquée ») vient moins justifier directement l’esclavage que l’argument précédent – les préjugés de la couleur.  L’esclavage des nègres est justifié par l’émasculation des eunuques dans un raisonnement à fortiori qui semble imparable (mutilation notée pudiquement dans la périphrase en fin de phrase : « privent (…) du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée »). L’enchâssement des propositions (« si naturel… que c’est…qui consiste… sui font ») donne une forme logique à un argument absurde jusqu’à la bouffonnerie, mais qui révèle la cruauté terrible et cynique des esclavagistes. La formule introductive de l’argument « il est si naturel » a le même rôle que l’appel à la communauté des lecteurs dans l’argument précédent, mais le lecteur averti sait bien que vouloir justifier les faits par la nature, c’est souvent nier une injustice culturelle ou sociale : le recours au naturel se trouve ainsi discrédité. 
  
        Quatrième argument « On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains ». 
        Après s’être appuyé sur les « peuples d’Asie », l’esclavagiste s’appuie sur une autre référence, extrêmement révérée du monde occidental : les anciens Egyptiens. 
        Il utilise un raisonnement par analogie (comparaison n’est pas raison) _le comportement des esclavagistes européens vis-à-vis des hommes est mis en relation avec celui des Egyptiens vis-à-vis des hommes roux_ complété par un syllogisme : 
-Les Egyptiens étaient les meilleurs philosophes du monde. 
- Or, ils faisaient mourir les hommes roux, 
- Donc nous pouvons réduire les nègres en esclaves. 
  
        En conséquence, l’esclavagiste, pense atténuer le scandale de l’esclavage en mettant en valeur la générosité des Européens qui se contentent de réduire des hommes en esclavage, alors que les Egyptiens « faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains ». Le registre plus trivial que le reste de l’énoncé dans l’expression « qui leur tombaient entre les mains trahit la cruauté expéditive des Egyptiens et s’oppose à l’opposition précédente « les meilleurs philosophes du monde » expression à entendre selon la double énonciation : 
-      Elogieuse du point de vue des esclavagistes. 
-      Ironique selon Montesquieu. 
            Ce contraste souligne, si la bouffonnerie loufoque de l’argument n’y suffisait pas, l’absurdité de l’argument. 
  
Le dernier argument raciste (« une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que s’appuie sur un pseudo manque de discernement des nègres quant à la valeur de l’or, ils n’auraient pas « le sens commun ». La naïveté de l’esclavagiste ^perce dans l’absence totale d relativisme : il ne veut pas voir le caractère vague et relatif du fameux « sens commun, ni la valeur relative accorder à l’or. L’ironie et la critique de Montesquieu semblent encor plus criantes dans cet argument qui rappelle le marchandage malhonnête sur lequel repose le commerce triangulaire et que permet la perversité des armateurs européens qui ont su tromper et attirer les nègres dans les cales de leurs navires grâce à quelques verroteries. 
        La chute de l’argument (« qui, chez les nations policées, est d’une si grande conséquence ») dénonce en réalité, du point de vue de Montesquieu, le rôle primordial du profit dans les sociétés dans les sociétés européennes. C’est bien en effet de « valeur » dont il s’agit : valeur de l’or, valeur du  collier de verre, valeur des nègres, et par conséquent aussi (mais la  question est scandaleuse) valeur des Blancs et de leur civilisation… 
  
        On voit que le propos de Montesquieu se fait plus corrosif et violent. Ce n’est qu’une petite préparation au haussement de ton bien audible dans l’argument suivant. 
  
        L’argument religieux : 
Avec l’argument religieux, la contestation se fait particulièrement virulente _ et c’est aussi là qu’elle devient la plus périlleuse. L’argument repose sur un syllogisme implicite : 
«-Nous sommes chrétiens, c’est-à-dire que nous considérons tous les hommes comme des frères (majeure) 
- Or, nous admettons l’esclavage des nègres (mineure) 
- C’est donc que les nègres ne sont pas des hommes (conclusion). » 
        L’esclavagiste cherche à réfuter immédiatement une conclusion opposée (les nègres sont des hommes) afin de garantir le postulat premier : « nous sommes des chrétiens ». 
        Or le lecteur comprend aisément le contraire : « les nègres sont des hommes, or, nous admettons l’esclavage des nègres, donc nous ne sommes pas chrétiens » 
        Montesquieu affiche ainsi la contradiction qu’il y a d’être esclavagiste et à se prétendre encore chrétien, soulignant par là la responsabilité d’un clergé dans l’esclavage. La lourdeur de l’énoncé de l’esclavagiste (répétition de « nous supposions » ridiculise l’effort qu’il entreprend pour justifier l’injustifiable et suggère que l’esclavagiste commence a été à bout d’arguments. 
  
L’argument politique : 
        Le dernier argument (« De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains : car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant d bête ventions inutiles, d’en faire une générale en  faveur de la miséricorde et la pitié ? ») semble utiliser encore avec brio les outils rhétoriques traditionnels employés pour convaincre : 
-      justification (« car ») 
-      expression d’une hypothèse (raisonnement par l’absurde « si  elle était telle qu’ils le disent) 
-      question oratoire censée appeler l’assentiment du destinataire de l’argumentaire (ne serait- il pas venu dans la tête…) 
  
  
        Cette fois après « les peuples d’Asie », les Egyptiens et diverses références religieuses, c’est la référence politique que veut utiliser l’esclavagiste : « les peuples d’Europe ». Cependant, cette référence est utilisée dans une vision critiques de la politique des états : « les princes d’Europe qui font entre eux tant de conventions inutiles ». Si l’esclavagiste se range derrière l’incurie des gouvernements pour se disculper des injustices de l’esclavage. Montesquieu accuse ici ouvertement les gouvernements, te soutenir des lois iniques, puisque « contraires à la miséricorde et à la pitié ». 
        Or ces deux dernières vertus sont deux principes de la christianité. Les gouvernements sont donc doublement fautifs : 
-      par rapport au bien des hommes. 
-      Par rapport à la religion qu’ils disent révérer. 
L’attaque est d’autant plus grave et sérieuse que la première phrase de l’argument rappelle le combat des philosophes (les « petits esprits ») contre l’esclavage et signale encore une fois, par l’emploi d’un adverbe intensif, comme dans le 4ème paragraphe, le cynisme des esclavagistes : « si de « petits esprits exagèrent trop l’injustice », c’est bien que cette injustice existe, du point de vue de l’esclavagiste lui- même qui s’est employé ici à la réduire en vain. La double énonciation permet encore une fois de saisir toute l’habilité de Montesquieu pour montrer la perversité du discours justificateur de l’esclavagiste. 
  
  
  
Conclusion générale : 
        C’est un prenant le masque de l’esclavagiste, en feignant de défendre l’esclavage que Montesquieu descend en flammes les thèses de ses odieux adversaires. 
        Maniant l’ironie avec brio, il tourne en ridicule les thèses, les arguments et les raisonnements des ces ennemis de l’humanité. 
        Il s’appuie sur une subtile connivence avec le lecteur en lui laissant le soin de lire entre les lignes et de découvrir lui- même la réfutation de ces arguments sans valeur et de les condamner pour leurs caractères odieux. 
        C’est par de tels écrits que le combat des philosophes des Lumières finira par aboutir. 





 

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MessagePosté le: 06.01.11 22:15    Sujet du message: Publicité

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Noureddine
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MessagePosté le: 06.01.11 22:22    Sujet du message: Le plaidoyer de l’« esclavagiste », MONTESQUIEU

Le héros de l'Histoire des voyages de Scarmentado, écrite par lui-même (rédigée par Voltaire en 1754) entreprend un voyage autour du monde qui sert de prétexte à une revue des horreurs accomplies par les hommes.
Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes plaintes ; il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois des nations. Le capitaine nègre lui répondit : " Vous avez le nez long, et nous l'avons plat ; vos cheveux sont tout droits, et notre laine est frisée ; vous avez la peau de la couleur de cendre, et nous de couleur d'ébène ; par conséquent nous devons, par les lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous achetez aux foires de la Côte de Guinée comme des bêtes de somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs de bœuf dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre jaune qui par elle-même n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à beaucoup près, un bon oignon d'Égypte ; aussi, quand nous vous rencontrons et que nous sommes les plus forts, nous vous faisons esclaves, nous vous faisons labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles. "
On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai labourer le champ d'une vieille négresse pour conserver mes oreilles et mon nez.


VOLTAIRE, Histoire des voyages de Scarmentado 

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MessagePosté le: 06.01.11 22:27    Sujet du message: Le plaidoyer de l’« esclavagiste », MONTESQUIEU

Dans l'article "Traite des Nègres" de l'Encyclopédie, le Chevalier de Jaucourt réfute les justifications économiques de l'esclavage. 

 
On dira peut-être qu'elles seraient bientôt ruinées, ces colonies, si l'on y abolissait l'esclavage des nègres. Mais quand cela serait, faut-il conclure de là que le genre humain doit être horriblement lésé, pour nous enrichir ou fournir à notre luxe ? Il est vrai que les bourses des voleurs des grands chemins seraient vides, si le vol était absolument supprimé : mais les hommes ont-ils le droit de s'enrichir par des voies cruelles et criminelles ? Quel droit a un brigand de dévaliser les passants ? 
A qui est-il permis de devenir opulent, en rendant malheureux ses semblables ? Peut-il être légitime de dépouiller l'espèce humaine de ses droits les plus sacrés, uniquement pour satisfaire son avarice, sa vanité, ou ses passions particulières ? Non... Que les colonies européennes soient donc plutôt détruites, que de faire tant de malheureux ! 
Mais je crois qu'il est faux que la suppression de l'esclavage entraînerait leur ruine. Le commerce en souffrirait pendant quelque temps : je le veux, c'est là l'effet de tous les nouveaux arrangements, parce qu'en ce cas on ne pourrait trouver sur-le-champ les moyens de suivre un autre système ; mais il résulterait de cette suppression beaucoup d'autres avantages. 
C'est cette traite des nègres, c'est l'usage de la servitude qui a empêché l'Amérique de se peupler aussi promptement qu'elle l'aurait fait sans cela. Que l'on mette les nègres en liberté, et dans peu de générations ce pays vaste et fertile comptera des habitants sans nombre. Les arts, les talents y fleuriront ; et au lieu qu'il n'est presque peuplé que de sauvages et de bêtes féroces, il ne le sera bientôt que par des hommes industrieux. 

 
JAUCOURT, art. " Traite des nègres ", Encyclopédie

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MessagePosté le: 06.01.11 22:31    Sujet du message: Le plaidoyer de l’« esclavagiste », MONTESQUIEU

L'abbé Raynal (1713-1796) met en scène un dialogue entre deux interlocuteurs : le premier avance des arguments pour défendre et justifier l'esclavage ; le second les réfute. 

 
Mais les nègres sont une espèce d’hommes nés pour l’esclavage. Ils sont bornés, fourbes, méchants ; ils conviennent eux-mêmes de la supériorité de notre intelligence, et reconnaissent presque la justice de notre empire. 
Les nègres sont bornés, parce que l’esclavage brise tous les ressorts de l’âme. Ils sont méchants : pas assez avec vous. Ils sont fourbes, parce qu’on ne doit pas la vérité à des tyrans. Ils reconnaissent la supériorité de notre esprit, parce que nous avons perpétué leur ignorance ; la justice de notre empire, parce que nous avons abusé de leur faiblesse. Dans l’impossibilité de maintenir notre supériorité par la force, une criminelle politique s’est rejetée sur la ruse. Vous êtes presque parvenus à leur persuader qu’ils étaient une espèce singulière, née pour l’abjection et la dépendance, pour le travail et le châtiment. Vous n’avez rien négligé, pour dégrader ces malheureux, et vous leur reprochez ensuite d’être vils. 
Mais ces nègres étaient nés esclaves. 
À qui, barbares, ferez-vous croire qu’un homme peut être la propriété d’un souverain ; un fils, la propriété d’un père ; une femme, la propriété d’un mari ; un domestique, la propriété d’un maître ; un esclave, la propriété d’un colon ? Être superbe et dédaigneux qui méconnais tes frères, ne verras-tu jamais que ce mépris rejaillit sur toi ? Ah ! si tu veux que ton orgueil soit noble, aie assez d’élévation pour le placer dans tes rapports nécessaires avec ces malheureux que tu avilis ? Un père commun, une âme immortelle, une félicité future : voilà ta véritable gloire, voici aussi la leur. 
Mais c’est le gouvernement lui-même qui vend les esclaves. 
D’où vient à l’état ce droit ? Le magistrat, quelque absolu qu’il soit, est-il propriétaire des sujets soumis à son empire ? A-t-il d’autre autorité que celle qu’il tient du citoyen ? Et jamais un peuple a-t-il pu donner le privilège de disposer de sa liberté ? 
Mais l'esclave a voulu se vendre. S'il s'appartient à lui-même, il a le droit de disposer de lui. S'il est le maître de sa vie, pourquoi ne le serait-il pas de sa liberté ? C'est à lui de se bien apprécier. C'est à lui de stipuler ce qu'il croit valoir. Celui dont il aura reçu le prix convenu l'aura légitimement acquis. 
L'homme n'a pas le droit de se vendre, parce qu'il n'a pas celui d'accéder à tout ce qu'un maître injuste, violent et dépravé pourrait exiger de lui. Il appartient à son premier maître, Dieu, dont il n'est jamais affranchi. Celui qui se vend fait avec son acquéreur un pacte illusoire : car il perd la valeur de lui-même. 
G.-T. Raynal (1713-1796), 
Histoire philosophique des Deux Indes. 



 

_________________
A cœur vaillant rien d'impossible.


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MessagePosté le: Aujourd’hui à 03:22    Sujet du message: Le plaidoyer de l’« esclavagiste », MONTESQUIEU

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