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Raconter pour argumenter - Lewis, Pourquoi j'ai mangé mon père

 
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Hikma
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MessagePosté le: 02.01.11 19:01    Sujet du message: Raconter pour argumenter - Lewis, Pourquoi j'ai mangé mon père

— Le feu fait de nous l'espèce dominante, et une fois pour toutes ! proclama-t-il. Avec le feu et le silex taillé, en avant pour la maîtrise du monde, et notre horde à l'avant-garde ! (…) je dis que les enfants naîtront dans un monde meilleur que tout ce que nous pouvons rêver ! Moi, je construis pour l'avenir, et vous, vous vous plaignez parce que pendant un an ou deux —le temps que repousse l'herbe — il faudra quitter notre chère caverne ! Moi, je construis pour que chaque horde puisse avoir son chez-soi, du feu à domicile, une broche sur son feu, du bison sur sa broche, et qu'elles puissent s'inviter les unes les autres à partager leur hospitalité, et vous… 
Mais moi, pendant que père nous brossait l'image sentimentale de cette impossible Arcadie paléolithique, je pesais vivement la signification de ses paroles. D'un regard méprisant, je voyais Tobie, Alexandre, les femmes, et même Oswald d'habitude si perspicace, tomber dans le panneau. J'attendis l'occasion, et enfin j'intervins, dur et amer : 
— Est-ce que j'ai bien compris, papa ? Est-ce que tu proposes vraiment de divulguer ta formule d'allume-feu à n'importe quel Pierre, Paul ou Jacques en Afrique ? 
Père leva les sourcils. 
— Bien entendu. Où veux-tu en venir ? 
Je fis une pause avant de répondre. Puis, les lèvres serrées, je dis avec le plus grand calme : 
— Simplement ceci : que je m'oppose absolument à toute divulgation de secrets intéressant notre sécurité, au profit d'une horde étrangère. 
Mes paroles furent suivies d'un profond silence : père regarda l'un après l'autre les visages surpris et attentifs, et dit lentement : 
— Ah oui ? Et pour quelle raison ? 
— Pour différentes raisons, dis-je. Je les soumets aux réflexions de tous. Primo, parce que ce secret est le nôtre, que c'est à nous de décider si nous voulons nous en défaire. J'étais trop jeune alors, sinon je ne t'aurais jamais laissé dilapider un monopole de fait en allant dire aux gens comment se procurer le feu sauvage sur les volcans ; maintenant, si l'on en juge par les volutes de fumée qui se lèvent un peu partout dans le pays, presque tout le monde en a, y compris mes charmants beaux-parents. Et nous, qu'y avons-nous gagné ? Pas même le cuissot d'un cheval. 
— Pouvais-je le refuser à tous ces pauvres gens ? dit père. 
— Tu pouvais, dis-je, le leur vendre, en autoriser l'usage sous licence ; mais tu l'as tout simplement bradé, gaspillé pour rien, pas même des clopinettes. Cela ne se reproduira pas, voilà ce que je dis. 
— Tu voudrais, si je comprends bien, dit père, que je leur fasse payer des leçons particulières ? Six zèbres et trois bisons pour le maniement de la latérite, autant pour le soufflage du feu dormant en feu flambant ? Voilà ce que tu as en tête ? 
— Et pourquoi pas ? Cela n'aurait rien d'immoral. Mais ce serait encore beaucoup trop bon marché, à ce prix-là. Mon intention pour le moment, c'est que la horde garde pour elle le feu artificiel. Quelques vingtaines de zèbres ne nous revaudraient pas cet avantage. Les autres hordes devront admettre que nous sommes, tu l'as dit, la puissance dominante. Il faut, si elles veulent mettre un feu en route, qu'elles soient obligées d'en passer par nous et nos conditions. 
— Plus un mot ! cria père, rouge d'indignation. L'inventeur, c'est moi. L'invention m'appartient et j'en ferai ce que je voudrai. 
— Mais toi, répliquai-je, tu appartiens à la horde et tu devras faire ce qu'elle veut. Tu n'es pas seul en jeu. Moi je pense aux enfants. A leur carrière future, et non à des rêves romanesques. Et je déclare que, pour des utopies, tu ne gâcheras pas les chances de nos fils de s'établir comme des pyrotechniciens professionnels. Je ne dis rien, Oswald, contre la chasse et le métier des armes. Je dis seulement que l'on peut désormais penser à d'autres professions, par exemple pour ceux de nos garçons qui manqueraient de jambes ou de souffle. 
— Ce n'est pas bête du tout, dit Oswald. Pourquoi ferions-nous bénévolement cadeau de nos idées, gratuitement et à l'œil, à tous ces salopards ? 
— Pour le bien de la subhumanité, dit père. Pour le salut de l'espèce. Pour l'accroissement des forces évolutionnaires. Pour… 
— Des mots, des mots, des mots ! lançai-je brutalement. 
— Ernest ! gronda mère. Qu'est-ce qui te prend de parler à ton père sur ce ton ? 
— Je lui parlerai comme un fils doit parler à son père quand il se conduira comme un père doit se conduire avec ses enfants, mère, dis-je en me contenant. 
— Ton père a toujours été un jeune homme très idéaliste, dit mère, mais c'était déjà comme pour l'excuser. 
— Je suis un homme de science, dit père d'une voix calme. Je considère que les résultats de la recherche individuelle sont la propriété de la subhumanité dans son ensemble, et qu'ils doivent être mis à la disposition de tous ceux qui… eh bien… explorent où que ce soit les phénomènes de la nature. De cette façon le travail de chacun profite à tous, et c'est pour toute l'espèce que s'amassent nos connaissances. 
— Père a raison, dit Tobie, et il fut remercié d'un regard. 
— Très bien, affectai-je d'admettre. J'admire ce principe, père, très sincèrement. Mais permets-moi, à ce sujet, de faire deux observations. La première, c'est celle-ci : quelle aide avons-nous reçue, nous, de la part des autres chercheurs ? Je suis moralement certain que, s'il s'en trouve quelque part, ils restent les fesses serrées sur toute chose utile qu'ils ont pu découvrir. Comment leur faire lâcher prise, si nous ne nous réservons pas nous-mêmes une monnaie d'échange ? 
— C'est vrai aussi, convint Tobie à regret, mais père restait, assis raide et imperturbable. 
— Le second point, poursuivis-je, je le livre à vos réflexions. Cette découverte n'en est encore qu'à ses débuts. Elle a déjà provoqué un désastre. La confier à d'autres pour l'Vertu de l'espèce ? Fort bien. Du moins, que ce soit sans danger pour elle, et pour nous. Nous avons bien failli être rôtis, tous, et n'eût été l'habileté géniale de père pour nous sauver de justesse… 
— Heureux de te l'entendre dire…, marmonna père. 
— Serait-ce seulement, de notre part, une bonne action, poursuivis-je lentement, que d'enseigner à des retardataires de la technique comment se faire griller eux-mêmes, et nous avec eux ? Une forêt incendiée, ça ne suffit pas ? Serait-ce raisonnable de confier à des gens qui ne sont, à peu de choses près, que des grands singes, le moyen de réduire le monde en cendres ? 
Oswald se frappa la cuisse : 
— Il a cent fois raison ! cria-t-il. Rien que l'idée me donne la chair de poule ! 
Je vis bien que j'avais gagné la partie. Père était seul, tous m'approuvèrent. Griselda6 me regarda, les yeux brillants, et applaudit. Jusqu'à maman qui hasarda : 
— Il me semble, Edouard, qu'Ernest a beaucoup réfléchi là-dessus. Ne crois-tu pas que nous pourrions conserver cela pour nous, le temps de voir où nous en sommes ? 
Père lui jeta un regard froid et se leva. Il me fixa des yeux, et je lui rendis la pareille. 
— Hm, fit-il. C'est donc ce jeu-là que tu entends jouer, Ernest ? 
— Ce jeu–là et nul autre, dis–je. 
Père me considéra un moment blême de colère. Puis il se maîtrisa, non sans effort, et leva la broussaille d'un seul sourcil, à sa façon ironique habituelle. 
— Ainsi soit–il, mon fils, dit–il. 
  
Roy LEWIS, Pourquoi j'ai mangé mon père, 1960,  
(1990 pour la traduction française, Actes Sud), Pocket n° 3671, pp. 155 à 160. 


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MessagePosté le: 02.01.11 19:01    Sujet du message: Publicité

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